De quoi s’agit-il ?
Le forçage génétique (gene drive) est une technologie extrêmement puissante, capable de modifier durablement le patrimoine génétique d’une population en favorisant la propagation rapide d’un caractère donné. Si ses applications civiles sont souvent mises en avant, cette technologie soulève également d’importants enjeux de biosécurité. En effet, les mêmes mécanismes peuvent être détournés pour faciliter la diffusion d’agents pathogènes ou perturber gravement les systèmes agricoles, ouvrant la voie à de nouvelles formes d’armes biologiques. Leur déploiement à grande échelle pourrait ainsi échapper au contrôle civil et être influencé par des intérêts militaires, géopolitiques et stratégiques.
Insectes à forçage génétique et risques de militarisation
La recherche sur les insectes à forçage génétique est particulièrement avancée. Les exemples les plus médiatisés concernent les moustiques génétiquement modifiés pour bloquer la transmission du paludisme, une application à visée humanitaire. Toutefois, ces usages bénéfiques occultent le fait que des insectes pourraient aussi être conçus pour transmettre plus efficacement des agents pathogènes. Le potentiel de détournement est réel, d’autant plus que des agences militaires, telles que la DARPA (ministère américain de la Défense), investissent massivement dans cette technologie.
Au-delà de la transmission de maladies, des insectes à forçage génétique pourraient être utilisés pour affaiblir ou éliminer des insectes utiles, notamment les pollinisateurs, ou pour induire une résistance aux insecticides chez des ravageurs agricoles. Ces organismes, difficilement confinables, pourraient se propager de manière incontrôlée, avec des conséquences écologiques et agricoles potentiellement catastrophiques à l’échelle mondiale.
Programmes de recherche militaires aux États-Unis
Aux États-Unis, deux programmes majeurs financés par la DARPA illustrent ces enjeux. Le programme Safe Genes, lancé en 2017 avec un budget de 65 millions de dollars, vise à améliorer le fonctionnement du forçage génétique, à développer des mécanismes de contrôle spatial et à concevoir des moyens permettant d’inverser ou de neutraliser un forçage génétique libéré. Bien que la DARPA affirme qu’aucune dissémination n’est prévue, plusieurs projets associés impliquent des acteurs favorables à des applications en conditions réelles.
Le programme Insect Allies, doté de 27 millions de dollars depuis 2016, ne développe pas directement de forçage génétique, mais explore l’utilisation d’insectes comme vecteurs de virus génétiquement modifiés capables de modifier les plantes cultivées directement en plein champ. Officiellement destiné à renforcer la résistance des cultures face à des stress environnementaux, ce concept pourrait toutefois être facilement détourné à des fins offensives, notamment s’il était combiné à des technologies de forçage génétique.
Un risque ancien amplifié par les biotechnologies modernes
L’utilisation d’insectes comme armes biologiques n’est pas une idée nouvelle. Des projets similaires ont été envisagés au XXᵉ siècle, mais leur mise en œuvre était limitée par l’impossibilité de contrôler la propagation des insectes. Les outils contemporains de génie génétique, en particulier CRISPR/Cas et le forçage génétique, abaissent considérablement ces barrières techniques.
Il est généralement plus simple de désactiver un gène que d’en optimiser la fonction. Ainsi, une version simplifiée du forçage génétique pourrait suffire à rendre des plantes stériles ou vulnérables. La dissémination discrète d’insectes porteurs de tels virus pourrait alors entraîner la destruction rapide des récoltes d’une région entière, posant un risque majeur pour la sécurité alimentaire mondiale.